Au-delà de la « politique »: pourquoi Haïti a besoin de vraies « politiques publiques »

Depuis le retour à la démocratie en Haïti, il y a maintenant trois décennies, le contexte local est marqué par une vie politique terriblement mouvementée: coups d’État, crises électorales et crises politiques répétitives. Tandis que des solutions peinent à émerger, le pays connaît une prolifération accrue de partis politiques aux tendances idéologiques pas souvent très claires. 166 partis politiques ont été autorisés par le Conseil Électoral Provisoire à concourir aux joutes électorales de 2016 alors qu’environ 200 se sont inscrits.

A ce morcellement à outrance du paysage politique haïtien s’accompagne une profusion effrénée de médias qui se livrent à une course sans merci aux opinions et où la « politique » occupe une place importante si ce n’est stratégique. En ce sens, le débat public en Haïti gravite principalement autour de la « politique » qui suscite une fascination chez la direction de certains médias et surtout chez les directeurs d’opinion qui, dans certains cas, contribuent à propager et répandre la confusion et le chaos dans la conversation publique.  

Derrière ce tohu-bohu sur la « politique » dans toutes les sphères de la vie nationale se dissimulent l’inefficacité des acteurs politiques et leur refus systématique de placer les « politiques publiques » au centre névralgique des discussions. Rares sont les débats publics qui tournent autour des « politiques publiques ». D’ailleurs, il y a en Haïti un manque de think-tanks: ces espaces de réflexion où les acteurs sont activement impliqués dans la recherche, la publication, le plaidoyer et la dissémination scientifique autour des « politiques publiques » sur des questions d’intérêt général. Il en existe 3 en Haïti en 2019 selon un rapport émanant de l’Université de Pennsylvanie aux États-Unis. 

Par ailleurs, aucun des 166 partis politiques susmentionnés ne dispose de son propre think-tank capable d’une part,  de réfléchir sur certains problèmes sociétaux, qu’il s’agisse des enjeux liés à l’explosion démographique, les besoins de services publics, la pollution des rivières et de l’espace urbain, la croissance du chômage;  et d’autre part, de s’engager dans l’élaboration de « politiques publiques » inclusives qui viendraient constituer un projet de société viable pour le compte de ce parti politique et à partir duquel ses dirigeants pourraient faire campagne lors des échéances électorales.

De l’urgence à agir

Les périodes d’effervescence politique qui se sont succédé en Haïti ont eu de graves répercussions sur la situation socio-économique du pays. De ces périodes d’instabilité  découlent évidemment d’autres conséquences bien qu’ici, par souci d’être succinct, on n’en retienne que celles liées au social et à l’économie.  Celles-ci ont largement contribué, d’une part, à exacerber les conditions de vie abjectes dans laquelle patauge un large pan de la population et d’autre part, à faire exploser les inégalités sociales dont les racines sont profondément ancrées dans la société haïtienne. En témoigne le coefficient de Gini (1) qui est passé de 0,61 en 2001 à 0,66 en 2012. En outre, Haïti est considéré comme l’un des pays les plus pauvres de la région des Caraïbes: plus de 25% de la population vit dans l’extrême pauvreté avec moins de 1,25 dollar états-unien par jour et plus de 4,1 millions d’Haïtiens se trouvent en situation d’ insécurité alimentaire en 2020. Par ailleurs, l’indice de développement humain en 2019 était de 0.51 largement en deçà de la moyenne des pays à développement humain faible de l’Amérique latine.

A l’instabilité politique s’ajoute aussi la mauvaise gouvernance qui mine de manière substantielle tout processus visant à réaliser certains des ambitieux objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations Unies en 2015 et auxquels Haïti a adhéré, et qui devraient en faire un pays émergent à l’aube de 2030. Pourtant, en 2021, les défis auxquels fait face la population haïtienne sont assez complexes et multiples: système de santé et d’éducation inégalitaires, absence de sécurité sociale, groupes minoritaires ostracisés, manque d’accès au service de base et à l’eau potable – pour ne mentionner que quelques exemples d’actualité. En conséquence, de nombreux chantiers méritent d’être entamés afin de pallier ces problèmes et d’endiguer la dégradation de la situation socio-économique du pays. 

Cela requiert par ailleurs et dans l’immédiat un changement d’approche et de paradigme. Quoique les acteurs politiques et les dirigeants haïtiens accordent peu d’importance aux « politiques publiques » dans la pratique de la « politique » en Haïti, il n’en demeure pas moins que l’élaboration et la mise en oeuvre de « politiques publiques » pertinentes, efficaces, efficientes et surtout cohérentes – dépourvues de tout dessein d’instrumentalisation à des fins politiques ou de satisfaction de l’agenda de certains acteurs – peuvent émerger comme l’unique symbole d’une alternative viable pouvant mettre en place les rouages nécessaires à l’éclosion de la stabilité en Haïti et garantir un avenir meilleur pour les générations futures.

Des petits et grands chantiers 

Tous les aspects du quotidien des citoyens haïtiens sont, ou plutôt devraient être,  régis par des « politiques publiques » c’est-à-dire « les postures, les activités et les solutions qu’une autorité publique ou gouvernementale mobilis pour intervenir dans un secteur d’activités et de problèmes qui relèvent de ses compétences ou de sa juridiction ». Nos comportements individuels sont tributaires des politiques publiques mises en œuvre dans le pays. Ainsi, notre modèle d’alimentation dépend de la politique agricole. Par exemple, le riz importé des États-Unis et de l’Asie ainsi que la banane plantain en provenance de la République Dominicaine sont très consommés en Haïti suite à la politique de libéralisation commerciale adoptée par L’État haïtien en 1986-1987 ainsi qu’en 1995-1996 ou les tarifs douaniers imposés sur les produits alimentaires importés ont été revus à la baisse et ce de manière notable. D’un côté, l’importation des produits agricoles a explosé et d’un autre côté, la production agricole nationale a chuté considérablement. En effet, celle-ci ne couvre plus que 40 % des besoins du pays alors qu’elle en couvrait 80% en 1981.

Le programme d’action et l’autorité publique sont deux notions fondamentales sur lesquelles reposent les politiques publiques. Ce programme d’action ou ces outils dont disposent les décideurs publics afin d’affronter les enjeux susceptibles d’une action publique doivent être pertinents, efficaces et efficients. Pour y parvenir, il est important que des réflexions fondamentales autour des évolutions des différents aspects de la société soient engagées par la recherche scientifique, la publication et le débat,  entre autres. Cela démontre la nécessité pour l’État haïtien d’investir dans la recherche et les études appliquées. L’État doit se doter de compétences capables d’une part, d’identifier et d’analyser les transformations ou les évolutions qui surviennent dans la société haïtienne, et d’autre part, d’offrir des outils intellectuels et scientifiques indispensables pour y faire face. Les vraies politiques publiques constituent l’un de ces outils qui peuvent pallier de nombreux problèmes en Haïti comme l’illustrent les deux exemples ci-après.

Identification du citoyen haïtien

Obtenir un acte de naissance ou une carte d’identité pour un Haiïtien vivant dans des zones rurales relève d’un véritable parcours du combattant.  En effet, il y a que cinq sections communales sur 570 qui disposent d’un bureau d’état civil. Or ces documents sont essentiels dans le quotidien d’un Haiïtien et indispensables pour pouvoir participer à la vie politique. Ils lui permettent, entre autres, d’ouvrir un compte bancaire, faire une demande de passeport ou une carte électorale. 


Se procurer un document administratif peut être cauchemardesque dans beaucoup de pays au monde. Cela est dû, dans certains cas, à l’absence de procédures standardisées. Certains pays ont néanmoins misé sur la conception et la mise en œuvre de politiques publiques efficaces pour y faire face. L’État de Bahia au Brésil en est une parfaite illustration. En 1995, l’équipe du nouveau gouverneur de Bahia, Paulo Souto, s’est embarqué dans un vaste projet visant à simplifier les procédures et du coup faciliter l’acquisition de certains documents administratifs dont carte d’identité, acte de naissance et permis de conduire. En effet, l’équipe du gouverneur Souto a lancé à travers l’État de Bahia une « unité mobile de traitement de dossier » (En Haïti, l’équivalent serait un service d’état civil ou de la direction générale des impôts démultiplié à travers des bus itinérants dans les zones rurales). Il s’agit d’un ensemble de six poids-lourds de dix-huit roues aménagés en conséquence et qui devaient parcourir les zones reculées de Bahia afin de permettre aux citoyens d’obtenir les documents administratifs dont ils auraient besoin. Ces unités ambulantes ont permis de servir plus d’un million d’habitants dans l’État de Bahia de 1995 à 1998.

Eau potable

En Haïti, l’accès à l’eau potable est un luxe que des millions d’Haïtiens ne peuvent s’offrir.  Les sources, quand elles ne sont pas taries, sont souvent contaminées. En conséquence, certaines régions du pays connaissent une pénurie accélérée en eau potable. En effet, 41 % de la population rurale haïtienne contre 5% en zone urbaine n’en ont pas accès. Face au spectre de l’explosion démographique, la demande en eau dans les grandes villes haïtiennes ainsi que dans les zones rurales risque d’augmenter considérablement. La distribution de manière rationnée de l’eau par les services compétents contribuera inévitablement à amplifier les inégalités dans le pays.  

Plus de 30 % de la population mondiale n’ont pas accès à l’eau potable. Certains pays dont la Namibie ont voulu garantir ce droit fondamental à leurs citoyens en implémentant une politique publique pertinente. En effet, la mairie de la capitale Windhoek a utilisé une stratégie qui consiste, d’une part, à travers une campagne de sensibilisation à éduquer la population sur la nécessité d’utiliser de manière judicieuse et rationnelle l’eau qui arrive dans leur foyer. D’autre part, la mairie voulait augmenter de façon considérable le volume d’eau potable disponible pour la distribution en potabilisant une partie des eaux usées de la ville. En effet, les services compétents de la ville ont intégré dans le réseau hydraulique de la ville deux boucles de réutilisation des eaux usées: une boucle servait à arroser les jardins et les espaces verts de la ville tandis que l’autre était réservée à la potabilisation d’une partie des eaux usées destinées à être redistribuée aux usagers. 


Ces deux exemples illustrent l’importance des politiques publiques dans le processus de développement d’un pays et dans la lutte contre les inégalités sociales. Certes, les approches dans le déroulement des politiques publiques varient d’une région à une autre,  d’un pays à un autre. Elles demeurent néanmoins l’unique voie vers la stabilité dont disposent les décideurs publics haïtiens. En Haïti ou les inégalités sont criantes, les politiques publiques efficaces et inclusives peuvent jouer un rôle prépondérant. Elles peuvent contribuer à poser les bases d’un développement durable et à éradiquer l’insécurité alimentaire, endiguer la corruption et lutter contre le réchauffement climatique. Somme toute: la conception et l’implémentation de vraies politiques publiques dans des domaines stratégiques pour le pays peuvent favoriser l’émergence d’une société plus juste et plus équitable.

(1) Le coefficient de Gini, ou indice de Gini, est une mesure statistique permettant de rendre compte de la répartition d’une variable (salaire, revenus, patrimoine) au sein d’une population. Autrement dit, il mesure le niveau d’inégalité de la répartition d’une variable dans la population. Il varie de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1, qui ne peut être atteint, signifierait une inégalité parfaite.



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